Pourquoi l’alimentation?

En déroulant mon fil Facebook, je suis tombé sur cette carte de Taste Atlas représentant les mets iconiques de la cuisine méditerranéenne. Si la carte semble banale à première vue, les commentaires au bas de la publication nous révèlent en réalité toute la complexité et l’importance de l’identité alimentaire dans nos sociétés.

En parlant du régime méditerranéen, qui fut nommé pour une troisième année de suite le meilleur régime alimentaire, les auteurs du TasteAtlas ont présenté les mets de 21 pays la bordant. Pour autant, deux critiques revenaient fréquemment dans les commentaires. Tout d’abord, plusieurs internautes se sont offusqués que le Portugal ne soit pas représenté culinairement sur la carte. Puis, les autres commentaires indignés soulignent l’absence de la Palestine sur la carte, relançant le débat sur cet enjeu géopolitique.

Je n’ai pas l’intention ici d’affirmer ou d’infirmer la validité de ces critiques, mais plutôt de profiter de ces exemples pour exprimer la pertinence de l’étude des phénomènes alimentaires pour les sciences humaines et sociales.

Identité?

La question posée par cette carte ne concerne pas le statut de la Palestine comme pays, ni si le Portugal doit être inclus dans l’espace méditerranéen, mais plutôt en quoi la présence ou l’absence d’un pays sur cette carte est une affirmation ou infirmation identitaire? De même, puisque le mot identité est sur utilisé, entendons-nous sur une définition du terme. Pour nous, l’identité fait référence à la présence d’un sentiment d’appartenance particulièrement fort sur la base d’une culture, d’une nation ou d’une ethnie et implique « l’existence d’un haut degré de “groupalité” […] en même temps que d’une distinction nette à l’égard des non-membres et d’une frontière clairement marquée entre l’intérieur et l’extérieur » [1][2]. C’est par la construction d’une culture et dans un rapport d’altérité que se forge cette identité collective, une distinction entre le «Nous» et le «Eux». Par altérité, il faut comprendre que l’identité se construit par opposition à une autre identité/culture.

Par exemple, la nation québécoise existe parce qu’elle peut se construire face à l’identité «canadienne», qui ne partage généralement pas le français comme langue maternelle ni même l’interculturalisme pour penser l’intégration des immigrants. Par contre, cette même identité québécoise n’est pas décrite de la même manière lorsque l’on compare l’identité à un autre pays, comme la France. Par rapport à la France, l’identité québécoise se construit plutôt sur les particularités linguistiques ou encore sur le mode de vie.

Par la suite, il est intéressant de réfléchir ces interactions socioculturelles comme un échange d’action et de réaction. Dans le contexte identitaire, cela signifie que le conflit et l’oppression sont moteurs de l’expression identitaire. Si le Québec est si peu enclin à la séparation ou à l’autonomisme, ce n’est pas parce que l’altérité n’existe pas entre le Québec et le reste du Canada, mais bien parce que dans la vie quotidienne, les Québécois ne font pas face à cette opposition ou à une quelconque oppression, puisqu’ils peuvent continuer à parler français.

Les faits alimentaires

Étant donné l’impératif biologique entourant l’alimentation, il est naturel qu’elle occupe une part importante du processus de socialisation, et donc, de la création identitaire. Dans un article paru en 2013, Munzele Munzimi conclut son article en affirmant:

Les goûts alimentaires sont donc tributaires de la conjonction de préférences personnelles, de la culture, de l’histoire et de la situation économique. Comme pratique culturelle, les aliments modèlent l’identité, définissent l’appartenance à la société. Donc, l’alimentation est un support de l’identité collective comme le prouve la consommation de pain dans la civilisation occidentale, le riz en Chine et le couscous au Maghreb. Donc, la cuisine, les manières de table renvoient à une représentation du groupe social auquel le mangeur appartient. Elles cristallisent une identité. [3]

Dans la construction alimentaire, les plats qui deviennent signes d’une identité sont ceux qui permettent de se distinguer de l’autre. En effet, certains plats sont des symboles de cette identité, car ils intègrent une bien plus grande part de la société que les aliments qui les composent. Par exemple, demandez à un Québécois si la poutine est un plat québécois ou canadien. Théoriquement, ce n’est pas faux de dire que la poutine est canadienne puisque le Québec est bien situé dans le Canada. Pourtant, c’est parce que la poutine est un symbole associé à une époque d’éveil identitaire, du passage identitaire entre le Canadien français et le Québécois, que son origine est si vivement défendue.  Elle n’est pas simplement la rencontre entre une sauce brune, des frites et du fromage frais, mais un symbole qui permet à ces Québécois de s’identifier, mais aussi d’identifier ceux qui n’en mangent pas comme des « non-québécois ». Plus encore, la poutine doit respecter une norme pour être considérée comme une vraie poutine. De cette façon, la poutine chez A&W ou Macdonald n’est généralement pas considéré comme une vraie poutine, puisqu’elle ne respecte pas la «sainte sauce brune» à poutine.

Pour revenir à la carte de TasteAtlas, l’absence de la Palestine et la non-représentation de la cuisine portugaise sont des attaques à l’identité des habitants de ces régions, puisqu’on leur refuse une symbolique culturelle. Dans le cas de la Palestine, on remet en question l’existence même du territoire, alors que pour le Portugal, on infirme son appartenance à la cuisine méditerranéenne. Dans les deux cas, on s’attaque somme toute au « Nous », à l’identité projetée, et ce, à travers le spectre alimentaire.

Bref, l’alimentation est particulièrement importante, puisqu’elle est tout simplement partout et demeure l’un des premiers éléments de socialisation. Cette alimentation socialisée est la racine de l’identité, des goûts et des dégoûts ou encore des peurs alimentaires. Dans un prochain article, je poursuivrai ma réflexion en poussant cette notion d’identité et en abordant celle de système alimentaire.

Références

[1] Michel Castra, « Identité », dans Les 100 mots de la sociologie, Paris, Presses universitaires de France, 2010, coll. « Que sais-je ? », p. 72‑73.
[2] Rogers Brubaker, « Au-delà de “l’identité” », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 4, 2001, p. 74.
[3] Jean-Macaire Munzele Munzimi. « L’alimentation comme fondement de l’identité culturelle ». Mouvements et Enjeux sociaux, no 76, janvier-février 2013, pp. 15-30

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